Des étudiant.e.s du master MISS ont eu l’occasion de mener une recherche-action participative, entre juin 2018 et juillet 2019. Cette enquête porte sur les trajectoires professionnelles et sur le non-recours aux dispositifs d’insertion professionnelle des jeunes habitant ou ayant grandi dans un quartier prioritaire de la ville de Toulouse : le Mirail. Elle vise à éclairer le rapport qu’ont les jeunes, en situation d’exclusion, vis-à-vis des dispositifs d’accompagnement qui leurs sont adressé.e.s.
- Qui ?
- Quelle problématique ?
- Quelle méthode ?
- Quels résultats ?
- Quelles solutions ?
- Création d’un jeu sur les trajectoires des enquêté.e.s
- Pourquoi le master MISS ?
Qui ?
La recherche a été co-portée avec des sociologues de la coopérative Scool, mais également avec la Scic Les Imaginations Fertile ainsi que le fablab Makers & co. Les étudiant.e.s MISS font également parti.e.s des membres de l’équipe. Ils/elles ont collaboré avec des jeunes habitants du Mirail. Pour porter ce projet, ils se sont regroupés sous le nom de “collectif MIAOU Emploi”.
Quelle problématique ?
Le projet MIAOU est parti d’un problème social posé par les pouvoirs publics : de nombreux jeunes, habitant dans les quartiers populaires de la ville, rencontrent des difficultés à intégrer le monde professionnel. Ils/elles ne sont ni en emploi, ni en formation et ne s’engagent pas dans les dispositifs d’insertion vers l’emploi. Ils/elles cumulent ainsi des difficultés sociales et économiques. Le quartier Mirail à Toulouse, intégré à la Politique de la Ville, est particulièrement concerné par ce constat.
La recherche a pour objectif de comprendre les trajectoires de personnes habitant ou ayant grandi au Mirail. En prenant ce terrain d’enquête, le but est d’éclairer les conditions d’accès au marché du travail, le poids du quartier, les ressources mobilisées ainsi que les raisons du non-recours aux dispositifs.
Quelle méthode ?
Cette recherche s’appuie sur la méthode MIAOU (Méthode Itérative d’Analyse Orientée Usages), développée par certains acteur.rice.s de la recherche (Scool, Les Imaginations Fertile, Makers & co). Il s’agit d’une méthode sociologique qui se veut participative : elle vise à associer les jeunes du Mirail touché.e.s par une situation de non-recours aux dispositifs d’accompagnement durant les différentes phases de l’enquête. Faire une recherche action-participative a permis à l’équipe d’avoir un meilleur accès au terrain mais également de recueillir des données plus denses.
L’enquête a ainsi impliqué des jeunes co-enquêteurs et co-enquêtrices, âgés de 18 à 26 ans. Tous ont été touchés par une sortie prématurée du système scolaire, n’ont pas eu accès à un emploi stable et/ou ont eu des difficultés financières. Ils/elles ont ainsi expérimenté une situation de NEET (Not In Employment, Education or Training). Certain.e.s de ces co-enquêteurs ou co-enquêtrices ont d’ailleurs bénéficié d’une rétribution financière, par l’intermédiaire de Toulouse Oxygène Intérim.
Pour mener cette enquête, l’équipe a mobilisé la méthode des narrations quantifiées. Celle-ci consiste à l’analyse croisée des récits de vie des habitant.e.s ou ancien.ne.s habitant.e.s du quartier Mirail. L’idée de cette méthode est de comprendre la manière dont leurs parcours de vie se sont construits, en s’interrogeant sur l’influence des dispositifs d’accompagnement.
Matériaux d’enquête – 54 entretiens auprès de personnes vivant ou ayant vécu au Mirail (21 réalisés par les co-enquêteurs et co-enquêtrices ; 21 par les étudiant.e.s du master MISS) – 54 synthèses, portant sur l’analyse des entretiens, approfondies avec l’aide des enquêté.e.s – 42 synthèses enregistrées en format audio – 15 séances de travail sur les entretiens, avec les acteur.rice.s impliqué.e.s dans la recherche – 14 ateliers avec l’équipe d’assistant.e.s enquêteur.rice.s, dont 7 dédiés à la co-construction de l’enquête et 7 ateliers de partage et d’analyse des résultats de l’enquête |
Quels résultats ?
Les analyses ont soulevé cinq éléments qui influent sur les trajectoires de vie des enquêté.e.s :
La persévérance : la persévérance est perçue comme étant une ressource importante. Pour les enquêté.e.s, il est nécessaire de ne pas abandonner face aux difficultés et d’avoir la “niaque” de s’en sortir. Cette idée de persévérance est reprise par certains dispositifs, qui demandent aux jeunes de sortir des frontières sociales et d’aller au-delà de l’ordre établi. Les personnes qui réussissent car elles se sont investies, se distinguent ainsi de celles qui n’ont pas fourni assez d’efforts pour saisir les opportunités qui se sont offertes à elles.
Le rapport au quartier : le quartier, qui fait l’objet de préjugés, peut être un motif de refus dans un emploi ou dans une formation. Les habitant.e.s du quartier font face à un sentiment d’assignation à la précarité et sont ainsi associé.e.s à des emplois précaires et peu valorisants. Ils ou elles ressentent une stigmatisation de la part de leurs proches mais aussi de la part des institutions, en lien avec le quartier et leurs caractéristiques sociales (couleur de peau, origine, nom de famille..). Cette stigmatisation se retrouve ainsi dans les pratiques et les représentations des professionnel.le.s, impliqué.e.s dans les dispositifs.
Le rapport au travail : le travail est une valeur centrale, au même titre que le fait de s’en sortir seul.e, sans aide sociale ou parentale. Selon les enquêté.e.s, il est primordial de s’épanouir et d’être fier.e de son travail. Ils expriment l’importance d’occuper l’emploi de leur choix et mettent l’accent sur la liberté et l’indépendance. Toutefois, l’argent est un critère important pour subvenir aux besoins de leur famille. Le travail illégal, tel que le trafic de drogue, est également fortement investi par les jeunes du quartier car il conduit à “l’argent facile”.
Le rapport à la scolarité : l’emploi occupé par les enquêté.e.s est en lien avec la trajectoire scolaire suivie. Le parcours scolaire, qui repose sur de nombreuses variables (accompagnement familial et associatif, rapport aux études, possibilités de se former…), influe en effet sur les trajectoires professionnelles.
La place de la famille : la situation familiale a des effets sur la trajectoire scolaire et professionnelle. Les ressources financières et sociales de la famille sont ainsi corrélées au type de trajectoire que les individus vont suivre. Dans ce contexte, certains arrivent plus facilement à surmonter les obstacles, du fait du soutien de leur famille, tandis que d’autres vont rencontrer plus de difficultés à accéder à l’emploi. Par ailleurs, la connaissance familiale des ressources joue un rôle essentiel dans les trajectoires scolaires et professionnelles des jeunes (connaissance des cursus de formation, des aides, des services…). La famille peut également transmettre leurs représentations des dispositifs d’accompagnement professionnel.
La place des dispositifs : le rapport aux dispositifs marque les trajectoires des enquêté.e.s. En effet, pour pouvoir se saisir de divers dispositifs d’accompagnement à la formation et à l’emploi, il est nécessaire de les connaître mais aussi d’en comprendre l’intérêt. L’enquête révèle que les dispositifs ne sont pas perçus comme des solutions d’insertion sociale et professionnelle mais comme un moyen de percevoir des prestations sociales. Il est également ressorti que les dispositifs sont nombreux sur le quartier et de ce fait, ils peuvent être méconnus par les habitants. Lorsqu’ils sont connus, ceux-ci sont d’ailleurs souvent associés à une image négative.
Quelles solutions ?
Pour répondre aux problématiques soulevées par l’enquête, dans le quartier Mirail, plusieurs solutions ont émergé.
Des solutions consistent à modifier les dispositifs et services existants en les rendant davantage accessibles, visibles et transparents. L’accent doit être mis sur le droit et la continuité. Les dispositifs doivent également être accessibles dans la durée, sans délai d’attente et ne pas dépendre d’une évaluation et d’un jugement.
D’autres solutions, quant à elles, portent sur l’accompagnement proposé par les professionnel.le.s. Il s’agit de leur donner les moyens et les ressources suffisants pour répondre aux besoins que rencontrent les jeunes des quartiers prioritaires de la ville, afin d’améliorer l’accompagnement qu’ils ou elles proposent (relation avec les usagers, intervention auprès des familles et médiation enfants/parents, sensibilisation des employeurs aux discriminations à l’emploi…).
Enfin, des solutions visent directement les jeunes. Il est proposé d’intervenir sur des temps périscolaires. Pour ce faire, l’intervention de médiateur.rice.s présent.e.s physiquement dans le quartier pourrait être une idée. Dans le même sens, une solution visant à créer un lieu refuge en périphérie de l’école a été évoquée. Une autre solution consisterait à proposer des emplois plus directs et accessibles en cas d’urgence, notamment en créant une “banque d’emploi”. Celle-ci permettrait de mettre en commun tous les emplois, dans un objectif de redistribution des offres.
Création d’un jeu sur les trajectoires des enquêté.e.s
Pour valoriser la recherche qui a été effectuée, l’équipe propose un jeu sur les trajectoires des jeunes en difficulté d’insertion professionnelle, en prenant pour exemple les différents profils qui ont été étudiés et analysés lors de l’enquête. En proposant un jeu pour réfléchir ensemble, l’idée est de matérialiser les trajectoires recueillies et de pousser à la réflexion.

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Pourquoi le master MISS ?
Les étudiant.e.s du master MISS, étant formé.e.s à l’identification des formes de vulnérabilités ainsi qu’à la conception de projets d’actions sociales et culturelles, ont apporté une “plue value” à la recherche. Par le biais de leurs connaissances et de leurs expériences, ils et elles ont enrichi l’enquête en poussant à un changement des pratiques professionnelles et à la prise en compte de la population concernée par les dispositifs d’insertion vers l’emploi.
Collectif MIAOU Emploi Nathalie Chauvac, Fanny Hugues (sociologues Scool), Julie Jodet Chaouni (designer – IF), Philippe Rigal (coordinateur – IF), Adrien Gautier (Makers & Co) Mégane M’Rabet, Sabrina Oudaï, Khaled Kainane, Roufianti Madi, Maoulida McHimram, Aïssata Sy, Nourchaima Hidri, Abdelatif Leikhar, Yann Bounda (assistant-e-s enquêteurs-trices Scool) Sacha Béreski, France Berry, Thambati Boina, Solée Bono, Ariane Boudot, Emma Clochard, Elsa Courteix, Sara de Carvalho, Jeanne de Simone, Jean-Marie Dioh, Yuna Hélène Gonzalez, Laurent Jourdain, Kévin Letort, Anaïs Lopez, Jessica Madi-Renaux, Andréa Mustiga, Lucie Olard, Gaspard Patoureau, Annabelle Quillet, Léna Sémanaz, Bastien Tournié, Gwladys Vallart, Lauric Walle (étudiant-e-s Master MISS UT2J). |

L’enquête a bénéficié de plusieurs financeurs : Dirrecte, Ville de Toulouse, Toulouse Métropole, Région Occitanie, Fondation AGRR, Patrimoine SA, Toulouse Métropole Habitat, Les Chalets. Ces partenaires ont été associés à la recherche à différentes phases de celle-ci.
| Collectif MIAOU Emploi, (2022), Non recours aux dispositifs : les apports d’une recherche participative avec de jeunes habitant.e.s du quartier Mirail à Toulouse, Edilivre, Paris. |
Auteures : Argenville Laurène, Hulet Tess, Yaman Emilie (promotion MISS 2023)